Chemin faisant… ébauche d’introduction

Mon arrière-grand-père, Grégory (Grigor) Samsonoff, arriva en France en 1918. Exilé de la région de Podolie, il passe par un camp de travail polonais avant de rejoindre la France où il travailla à la Compagnie minière de Blanzy tout proche de Montceau-les-Mines. C’est en terre bourguignonne qu’il rencontra Elisa qui deviendra sa femme et qui elle aussi, travailla à la mine, au tri du charbon. Elisa et Grégory eurent plusieurs enfants, dont Roger Samsonoff, mon grand-père. « La mine » leur attribua un logement ouvrier situé à la cité La Sablière : une petite maison mitoyenne avec un petit jardin, le stade de football de la ville au bout de la rue. 

Roger travailla à la mine lui aussi pendant près de 38 ans. Il se maria avec Marcelle avec qui il eut 4 enfants dont ma mère, Chantal. Toute la famille vécut dans cette maison ouvrière, typique du paternalisme industriel. Sur sa demande, j’ai récemment accompagné ma grand-mère à La Sablière afin qu’elle revoit sa maison de jeune mariée. J’ai découvert ce jour-là, dans une émotion partagée, un pan de mon histoire. 

Mes parents, Chantal et Daniel, habitèrent à une quarantaine de kilomètres plus au sud, à  Chalon-sur-Saône, économiquement plus dynamique. Il était camionneur, elle ne travaillait pas. A leur côté, j’ai grandi dans une ZUP (Zone à urbaniser en priorité), périmètre situé en banlieue de ville d’où sont sortis de terre les grands ensembles typiques des programmes de logements sociaux des années 60. Une barre, un grand parking et au bout de celui-ci, le terrain de foot sur lequel j’allais jouer après les cours. 

Aujourd’hui, je suis père à mon tour. Après des années de location à Lyon puis Paris, j’ai décidé avec ma compagne de mettre du temps et de l’énergie sur un projet d’habitat partagé dont l’objectif est de lutter contre la spéculation en imaginant une nouvelle voix pour le logement social. Ensemble, avec 18 autres adultes, nous avons fondé, en 2017, une coopérative d’habitants en locatif social à Paris, la coopérative UTOP. Ce projet est pour nous une façon de nous ré-approprier la question de l’habitat et un engagement pour les générations à venir.

Modèle paternaliste, modèle étatique, modèle coopératif. Quatre générations, trois modèles d’habitat social. J’ai décidé, pour le présent travail de tirer ce fil… 


Cette recherche-action est pour moi un véritable défi. Je suis le premier de ma famille à faire des études. Lorsque Didier Éribon, sociologue et philosophe, se qualifie de « transfuge de classe sociale », les mots raisonnent en moi. Il retrace, dans son essai Retour à Reims[0], la trajectoire de ses parents et grands-parents ouvriers pour aboutir à une réflexion critique sur la reproduction sociale, le monde ouvrier, les classes populaires. Parler de logement social, c’est pour moi parler du logement des classes populaires entendues ici comme la classe des dominés. Écrire sur le logement social, c’est alors me semble-il s’interroger sur un système normé, celui de la reproduction des structures de domination. Au-delà d’Utop, ce questionnement s’inscrit pour moi au quotidien, dans mon parcours de pratique militante au sein de la Fanfare Invisible, pour le droit au logement. 

Existe-t-il un modèle d’habitat, accessible à tous, et permettant l’émancipation réelle des habitants ? C’est à cette question que nous nous efforçons de répondre avec les futurs habitants d’Utop et notre partenaire Coopimmo, coopérative d’Hlm et terrain d’enquête de ce travail. 

Je réalise peu à peu que nous inscrivions dans le sillon d’un riche héritage. 

Roger-Henri Guerrand[1] dans son ouvrage Les origines du logement social en France 1850-1914[2], cherche à faire entendre la voix des ouvriers. Il développe une réflexion sur la domination de classe dirigeante et exprime souvent sa haine du propriétaire bourgeois et son pendant, le pavillon individuel, qui « permettrait d’accéder au bonheur ». Annie Fourcaut[3] dans la préface du même ouvrage, le décrit comme un historien engagé qui privilégiera les « solutions collectives utopiques au détriment de l’accès à la propriété individuelle[4] ».

Des utopistes et visionnaires comme Robert Owen et Charles Fourier ont cherché à définir des modèles mettant l’être humain au centre de l’économie. Ils ont très vite compris que le capitalisme allait créer des injustices et de la souffrance humaine. Les tisserands de Rochdale, en Angleterre, s’inspireront des théories de R. Owen, pour créer la Société des Equitables Pionniers de Rochdale, une coopérative de consommation, considérée comme fondatrice du mouvement coopératif.

L’histoire des coopératives d’habitation en France prend son origine dans le mouvement ouvrier et dans l’amélioration des conditions de vie des plus pauvres. Réalisée à Paris en 1850,  la Cité Napoléon à Paris, pourrait être considérée comme la première coopérative d’habitation en France. Dès lors la réflexion sur l’habitat salubre se fait de plus en plus présente au sein des différentes parties prenantes (patronat, ouvriers, parlementaires). La Société des Habitations à Bon Marché (HBM) est créée à la fin du 19è siècle. Elle est souvent prise comme point de départ de l’histoire du logement social en France. Des coopératives d’Hbm (puis coopératives d’Hlm) se créent et joueront un rôle non négligeable jusque dans les années 70.

Après la seconde guerre mondiale, c’est le temps des Hlm. Les gouvernements successifs construirons une politique du logement de masse marquée par les grands ensembles.

Aujourd’hui, l’histoire continue de s’écrire… En 2014, la loi ALUR (loi pour l’accès au logement et un urbanisme rénové) donnent un cadre à l’ « habitat participatif » qui se décline en deux modes de percevoir l’habitat. Il y a d’un côté la coopérative d’habitants, à vocation sociale affirmée, propriété collective dont la gouvernance est démocratique et dont l’un des objectifs est la non-spéculation. De l’autre, l’auto-promotion à vocation sociale moins marquée, portée par des ménages favorisés sur le plan social et culturel, en recherche d’économies par la suppression des intermédiaires. Notre projet Utop, s’inscrit clairement dans la première dynamique. 

Il convient ici de bien différencier les termes et les notions qui sont le fruit d’une filiation commune. Les coopératives d’Hlm sont des coopératives de production-construction de logements pour ménages sous plafonds de revenus. Elles sont affiliées à la Fédération des Coop’Hlm. Les sociétés d’auto-promotion ou d’auto-construction prennent principalement son origine dans le mouvement des Castors, et met l’accent sur l’entraide, le moindre coût, l’écologie. Les coopératives d’habitants regroupent des citoyens qui se constituent autour de valeurs et d’une vision commune du mode d’habiter (partage d’espaces, mise en commun de services…).

Dans ce mémoire, je vais m’intéresser aux coopératives d’habitants et au lien possible avec les coopératives d’HLM et le logement social. Le modèle de la coopérative d’habitants UTOP – qui peut se voir comme une autre façon de produire et gérer des logements sociaux – est-il essaimable ? Est-ce que cette expérience unique aujourd’hui peut faire naitre une autre manière de produire et concevoir des logements en milieu urbain ? 

Depuis moins d’un an, je suis administrateur de la coopérative d’Hlm Coopimmo, qui est par ailleurs partenaire de la coopérative d’habitants UTOP. J’aborde ainsi ce questionnement avec une triple casquette, celle d’étudiant-chercheur, celle d’administrateur d’une coopérative d’Hlm et celle de sociétaire futur habitant de la coopérative UTOP.

[0] Retour à Reims, Didier Éribon, éditions Fayard, 2009.

[1] Roger-Henri Guerrand, 1923-2006, historien.

[2] Les origines du logement social en France 1850-1914, Roger-Henri Guerrand, première parution en 1967 (thèse), éditions de la Villette, 2010.

[3] Annie Fourcaut est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris-1 Panthéon Sorbonne et responsable du pôle d’histoire urbaine du Centre d’histoire sociale du XXe siècle (UMR 8058 CNRS).

[4] Les origines du logement social en France 1850-1914, Roger-Henri Guerrand, première parution en 1967 (thèse), éditions de la Villette, 2010 , p.11.